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Presse

Etre d’abord "crédibles"

Je participais, au début du mois de mars, au siège de l’Otan, à une réunion du groupe de travail de l’assemblée parlementaire, avec l’Ukraine. L’ambassadeur de Turquie en profita pour m’apostropher à propos du veto que la France avait opposé à la demande de protection présentée par son pays auprès de l’Alliance atlantique ; refus à nos yeux justifié par le fait que Paris ne voulait pas avaliser une guerre qui s’annonçait. Présent lui aussi, l’ambassadeur de Pologne reprit au bond la remarque en se référant à 1939 et à la “drôle de guerre”. Ce genre d’attitude, affirma-t-il en l’espèce, constituait une constante de la politique française.

Le fait est là : certaines attitudes, certains événements historiques, quelle que soit leur interprétation, ont du mal à s’effacer. Les Français ont trop tendance à négliger cette “résilience de la mémoire”. Nos décisions actuelles engagent notre image et notre rang pour les cinquante prochaines années. Il convient de ne pas insulter l’avenir. La communauté d’intérêts qui nous lie au partenariat atlantique le commande, en particulier dans le domaine crucial de la défense.

Ici, la crédibilité est fondée sur deux critères : la volonté et les moyens. Si le destin de l’Union européenne exige une capacité de défense autonome, il reste que ses pays membres divergent sur les principes mêmes de l’architecture à mettre en place. D’où une construction constamment menacée par la mauvaise qualité de ses fondations.

L’Allemagne a dramatiquement réduit ses dépenses militaires, frappant ainsi de plein fouet un programme comme celui de l’avion de transport militaire A400-M. Le Royaume-Uni, le Danemark, l’Italie, les Pays-Bas ont choisi de financer le développement du futur avion de combat américain F-35, fragilisant d’autant l’industrie aéronautique de combat européenne. Quant au programme de frégates antiaériennes Horizon, la France et l’Italie le poursuivent seules.

De contradictions en atermoiements, l’Europe de l’armement peine ainsi à sortir de la sphère virtuelle. Dans ces conditions, le but est-il “plus d’Europe” ? Je ne le pense pas ; je plaide quant à moi pour “mieux d’Europe”. Et l’Otan reste à mon sens incontournable. La politique de défense et de sécurité ne doit pas être un dialogue d’ego mais une mutualisation des capacités, car la menace reste globale et dirigée contre le camp occidental dans son ensemble.

Depuis 1989, le redéploiement et l’élargissement de l’Otan plaident en sa faveur. La France est le premier contributeur européen en nombre de soldats engagés à l’extérieur dans le cadre Otan, mais le commandant adjoint des forces de l’Alliance sur le théâtre européen sera toujours anglais ou allemand. Si nous voulons changer cela, nous devons être réalistes dans notre appréciation de la situation. Cela passe d’abord, à l’image des Britanniques, par la poursuite de notre effort de défense, afin d’accroître notre crédibilité.

Aurions-nous pu aller en Irak ? Les Britanniques ont envoyé trente mille hommes en Irak : l’expérience acquise est énorme, mais même pour le premier budget de l’Union en matière de défense (et de loin), la digestion d’un tel effort sera difficile, de l’aveu de Londres. Cela doit nous faire réfléchir : aurions-nous pu aller en Irak ? Bien que certains de nos régiments aient été mis en alerte, j’en doute de façon significative, et d’abord à cause de notre intervention en Côte d’Ivoire.

L’investissement consenti par la France est donc en décalage avec son discours, ce que le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin a heureusement commencé à corriger avec la loi de programmation militaire 2003-2008. Mais cet effort doit être soutenu et l’objectif de 4 % du PIB, dont nous sommes bien loin, n’est pas une chimère depuis le 11 septembre 2001. Il nous faut combler l’abîme de recherche-développement qui sépare les deux rives de l’Atlantique...

Quelles que soient les oppositions de principe que l’on puisse avoir sur la crise que nous venons de traverser, la leçon est claire : il faut être incontournable pour s’opposer, et crédible pour proposer. Remettons donc les choses à leur place en commençant par le plus important : la crédibilité.

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