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Libres expressions

La droite au bord de l’explosion

Incapable, après son échec du premier tour des cantonales, de se mettre d’accord sur une ligne vis-à-vis du FN, l’UMP traverse sa crise la plus importante depuis sa création en 2002. Jusqu’à voir s’opposer Sarkozy et Fillon. Distancée par le PS au premier tour des cantonales, quasi assurée d’une défaite (en nombre de conseils généraux) au second, l’UMP apparaît aussi comme le grand perdant de l’entre-deux-tours. Jamais, depuis les régionales de 1998 qui l’avaient vue se déchirer au sujet – déjà ! – des accords avec le Front national dans les exécutifs régionaux, la droite n’avait paru aussi divisée. Mais à l’époque, la crise avait été de courte durée : Jacques Chirac, alors à l’Élysée, avait tapé du poing sur la table et imposé sa ligne – celle du fameux “front républicain” contre le FN. Rien de commun cette fois-ci au sujet des consignes de vote données aux électeurs UMP dans les cas de duels PS-FN au second tour (204 cantons). La situation est en effet exactement inverse : loin de ramener le calme dans sa majorité, c’est au contraire la parole présidentielle elle-même qui est à l’origine des turbulences au sein de l’UMP ! Édictée par Nicolas Sarkozy et défendue (mollement) par Jean-François Copé, la ligne du “ni-ni” – ni appel à voter pour le PS, ni appel à voter pour le FN – est aujourd’hui contestée… jusqu’à Matignon !

C’est au cours du bureau politique exceptionnel de l’UMP organisé à huis clos le 21 mars, au lendemain du premier tour des cantonales, que François Fillon a pris, devant l’ensemble des cadres du parti, le contre-pied de la ligne défendue par le chef de l’État. « Honnêtement, on était soufflés, raconte un participant. On savait bien que ça toussait, mais de là, pour Fillon, à contredire Sarkozy sur un sujet aussi central ! On avait le sentiment d’assister à un moment vraiment charnière… »

D’autant que les propos du premier ministre ont été on ne peut plus clair : « Là où il y a un duel entre le PS et le FN, nous devons d’abord rappeler nos valeurs et rappeler que nos valeurs ne sont pas celles du FN, a-t-il expliqué. Nous devons appeler nos électeurs à faire le choix de la responsabilité dans la gestion des affaires locales. Et tout ceci conduit à voter contre le Front national. »

Sur la même ligne que Fillon, nombreux étaient ceux, dans la majorité, à avoir déjà exprimé leur désaccord avec le “ni-ni” sarkozyste : le président du Sénat Gérard Larcher, les ministres Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet et Laurent Wauquiez, le président du Nouveau Centre Hervé Morin, celui du Parti radical Jean-Louis Borloo. « Il y a ceux qui considèrent que le PS et le FN, c’est indifférent [comprendre : Sarkozy et Copé, NDLR], et il y a ceux, dont je fais partie, qui pensent qu’il faut voter PS », explique ce dernier dans le Monde.

À la droite de l’UMP, le discours est exactement inverse : le collectif des députés de La Droite populaire et les parlementaires Réformateurs (pour la plupart anciens madelinistes) militent, pour l’essentiel, en faveur d’une “ligne dure” vis-à-vis du PS et de ses alliés : « Il faut refuser toute connivence avec la gauche », résume le libéral Claude Goasguen. « Nous ne participerons à aucun front républicain et ne reporterons aucun suffrage sur les candidats de la mafia socialiste », tempête, dans un communiqué, le petit CNI (Centre national des indépendants et paysans) – qui avait appelé à voter Sarkozy en 2007. « Aujourd’hui, confie un député de La Droite populaire sous couvert d’anonymat, le parti est clairement coupé en deux et je ne vois pas très bien comment nous pourrons recoller les morceaux. »

Une fracture hier souterraine, masquée par l’enthousiasme des débuts du quinquennat, qu’ont révélée au grand jour les inquiétudes nées des sondages présidentiels et des résultats du premier tour des cantonales. Car c’est bien, en effet, à une incontestable victoire du bloc des gauches à laquelle on a assisté le 20 mars, le PS (re)devenant, au passage, le premier parti de France (24,9 %). Pis encore sans doute pour la majorité : cette situation est moins la conséquence d’une percée de la gauche (+ 2 points par rapport à 2004, – 0,3 point par rapport à 2008) que celle d’un affaissement de la droite (– 6,5 points par rapport à 2004, – 9 points par rapport à 2008). Si le PS et ses alliés n’ont pas mobilisé, la majorité, elle, s’est démobilisée. Et quand ils se sont déplacés, ses électeurs n’ont été, selon une enquête Harris Interactive, que 28 % à le faire “pour exprimer [leur] soutien à Nicolas Sarkozy”. Outre la part de ses électeurs qui se sont réfugiés dans l’“abstention-sanction” (deuxième raison évoquée par les abstentionnistes), nombre d’entre eux (20 % environ) ont voté, ou revoté, pour le FN (+ 3 points par rapport à 2004, + 10 points par rapport à 2008). En fonction, d’abord, des “enjeux nationaux” (72 %). Et nettement plus que ce que prévoyait Alain Marleix, l’expert électoral de l’UMP, lequel ne tablait sur la présence du FN au second tour que dans « une centaine de cantons » – contre 402 à l’arrivée (19,3 % des voix en moyenne dans les cantons où il présentait des candidats) ! « Dans mon canton de Perpignan, relève Louis Aliot, vice-président du FN, je réalise le double des voix de l’UMP, qui est éliminée, alors que, dans ce même canton, aux régionales de l’année dernière, la liste UMP devançait la liste FN de quatre voix. » Selon lui, « ce n’est pas le discours de Sarkozy qui a amené nombre de ses anciens électeurs à nous rejoindre, c’est son absence de résultats concrets. La gauche est hypocrite ou aveugle : contrairement à ce qu’elle dit, l’électorat populaire ne se laisse pas mener en bateau par des mots mais réagit à une absence d’actes. Il est vent debout contre les excès de l’immigration et la permanence de l’insécurité qu’il subit de plein fouet. S’il vote pour nous, c’est qu’il estime que Sarkozy, malgré ses promesses, en partie pillées dans notre programme, n’a pas fait le boulot ».

“Pas question de renoncer au débat sur l’islam”

Coincée entre un électorat de gauche qui place, crise oblige, les questions sociales (emplois, inégalités) au premier rang de ses revendications et un électorat FN privilégiant les questions d’immigration et de sécurité, l’UMP peutelle espérer, sinon rebondir, du moins sauver les meubles dimanche prochain ? « À quelques très rares exceptions près, le second tour amplifie les tendances du premier », rappelle Jérôme Fourquet, directeur adjoint du département opinion de l’Ifop. « Comme aux régionales de 2010, le Front national, qui profite toujours d’être au coeur des débats, devrait encore progresser et, peut-être, élire plusieurs conseillers généraux », poursuit-il, rappelant qu’en 2004 ses candidats en lice au second tour des cantonales avaient vu leur score augmenter de « 10 points en moyenne ». Tout laisse à penser qu’ils pourraient, cette fois, amplifier cette hausse, grâce aux ralliements massifs d’ex-électeurs sarzystes. En témoigne notamment l’attitude des militants UMP à l’annonce, dimanche soir par Jean-François Copé, de la consigne élyséenne du “ni-ni”. Consacrée à son refus de toute « alliance avec le FN, car [ils n’ont] pas les mêmes valeurs », la première partie de son discours a été accueillie par un silence poli. Celle, en revanche, où il se prononçait contre un « front républicain, car il n’y a rien non plus de commun entre la droite et la gauche », a été plébiscitée par des applaudissements nourris ! « Cette réaction vaut tous les sondages sur l’opinion de nos militants », affirme un proche de Copé.

Selon un sondage Ifop, de 38 à 43 % des sympathisants UMP se déclarent, en fonction de leur zone géographique, en faveur d’accords électoraux locaux avec le FN. Comment imaginer qu’ils ne votent pas pour leur candidat dimanche prochain dans le cas où celui de l’UMP a été éliminé ? En privé, beaucoup d’élus de la majorité n’ont pas de mots assez durs contre « les diktats de la gauche et des centristes ». « Le FN a dépassé les 20 % dans vingt-deux départements, dit un autre : faut-il, sous prétexte de faire plaisir à la gauche, faire une croix dessus ? » Marine Le Pen aurait récemment rencontré trois élus UMP. L’un d’eux, élu du sud de la France, l’a assurée d’une prochaine “initiative”. En attendant, seuls d’anciens parlementaires acceptent de témoigner de leur “ras-le-bol” : « Soit on est de droite, soit on est de gauche, explique l’ex-député UMP des Alpes-Maritimes Jérôme Rivière. Si j’ai voté Sarkozy en 2007, c’est parce que je suis de droite. Il est pour moi inconcevable de voter pour la gauche. Et puis, qu’on arrête avec ces accusations d’“anti républicanisme” accolées au Front : évidemment que le FN de Marine Le Pen n’est plus le même que celui de son père. Demande-t-on encore aujourd’hui au PS ou au PC s’ils ont rompu avec le marxisme ? »

Au-delà du débat sur les reports de voix au second tour des cantonales, c’est bien la question – cruciale – du cap à adopter par Sarkozy pour 2012 qui est posée. « Il va falloir se mettre très vite autour de la table et décider d’un cap, un seul, pour 2012, faute de quoi nous perdrons des électeurs des deux côtés, affirme un ancien ministre : soit nous choisissons de mettre le cap à droite, comme en 2007 ; soit nous suivons une ligne centriste. Mais il est impératif de choisir. Rien n’est plus démobilisateur que le “ni-ni” ! »

Selon Jean-Louis Borloo, à l’origine du retrait du texte sur la déchéance de la nationalité pour les meurtriers de policiers (lire Valeurs actuelles de la semaine dernière), l’UMP doit absolument se démarquer du FN : « Si personne ne siffle la fin de la récré, ce sera la fin du système [d’alliance UMP centristes, NDLR], dit-il. C’est un sujet absolument majeur qui va être très important dans les semaines à venir. » Partisan, au contraire, d’une « politique de droite assumée », Claude Goasguen prévient : « Il n’est pas question de renoncer au débat sur l’islam du 5 avril qui devra être suivi de décisions claires, ni d’abandonner la déchéance de la nationalité, dont j’étais le rapporteur et qui a simplement été reportée. À force d’organiser des colloques sans lendemain et de s’aligner sur nos adversaires de gauche, la droite va connaître ce qu’a connu Giscard en 1981, la défaite. »

Ce débat interne à la majorité va être lancé dès le 28 mars, après le second tour des cantonales. Lesquelles auront eu le mérite, en pointant l’urgence, d’accélérer la nécessaire “clarification” de la stratégie de l’UMP pour 2012. Nicolas Sarkozy va devoir trancher. Nul doute que son choix ne s’inspire, en partie, de celui des électeurs de droite le 27 mars dans les 204 duels FN-PS… Arnaud Folch

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