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Autisme politique... Pétrole contre immigration... Mosquées et chansons... Paris qui chante, Paris qui danse... Nos ancêtres les Gaulois... : Jérôme Rivière répond à Primo-Europe

Primo-Europe : Jérôme Rivière, bonjour. Vous êtes député UMP des Alpes-Maritimes et l’auteur d’un article publié le 30 décembre 2005 dans Le Figaro, reproduit sur Primo-Europe, intitulé "Le multiculturalisme des imbéciles". Je l’ai lu attentivement : "colonisation à l’envers", "nation en état de coma culturel dépassé"..., vous n’y allez pas de main morte ! N’est-ce pas là une vision paranoïde ?

Jérôme Rivière : Non, ma vision est hélas lucide et proche de la réalité. Elle est, de plus, très largement partagée si j’en crois les échos et réactions depuis la publication de cet article. De très nombreuses personnes se sont retrouvées à travers ces quelques lignes. Face à la crise que nous traversons, le pire est de se taire, de laisser faire et de renoncer à penser. En être conscient, cela revient, aujourd’hui, à entrer en résistance ; on n’y est jamais très nombreux au départ.

PE : C’est un état des lieux vraiment inquiétant que vous dressez là. Pensez-vous qu’il existe, pour la France, un réel danger de basculement vers une société islamisée. Si oui, dans quel délai ?

JR : Ce qui est important, lorsqu’on fait un état des lieux, c’est qu’il soit correct. Il n’y a pas de remède possible si on ne se donne pas les moyens d’un diagnostic juste. Le travail des politiques consiste, avant tout, à proposer des évolutions pour notre société. Pour la faire évoluer, il faut savoir où elle en est véritablement. Cela implique de retirer le bandeau qu’on nous met sur les yeux. C’est une des raisons pour lesquelles je regrette que dans un certain nombre de questions qu’on pose à nos concitoyens, on se prive, du fait d’attitudes déplorables pendant la seconde guerre mondiale, d’informations indispensables. Ce sont celles ayant trait au sentiment d’appartenance à une religion ou à une communauté. Et ce n’est pas négligeable. Il nous faut en effet disposer des outils qui nous permettraient de bien connaître notre population pour définir et orienter demain nos politiques. Ce n’est pas neutre : des générations passées d’immigrés ont cherché à s’intégrer par amour de la France. On n’avait pas besoin de parler de politique d’immigration. Est-ce vraiment le cas aujourd’hui ?

Mais je vois, en tant que parlementaire élu à Nice, un certain nombre de personnes venir exprimer quotidiennement leur inquiétude quant à la place de plus en plus importante de l’Islam dans la vie de tous les jours. Cette place, visiblement, les dérange et même, disons-le, les effraie. Ils me demandent ce qu’il faut faire pour que la société française qu’ils aiment retrouve le caractère laïc qu’elle connaissait précédemment.

Autisme ?

PE : Vous avez l’air de regretter que nous ne disposions pas des instruments idoines pour mesurer ces paramètres sociaux indispensables...

JR : C’est une erreur pour laquelle nous risquons de payer un lourd prix. Nous ne pouvons pas traiter des questions aussi importantes que l’immigration, l’intégration, la cohésion sociale, sans savoir exactement à qui nous avons affaire. C’est simplement du bon sens. Mais j’ai l’impression qu’il devient difficile de travailler avec des données objectives. Il est temps d’inverser le mécanisme et de cesser l’angélisme car cette voie ne mène à rien de bon, les récents évènements nous le montrent de manière claire.

PE : Vous semblez penser qu’un jour ou l’autre, la colère des Français [de "souche"] finira par éclater...

JR : Ce que certaines personnes appellent le "politiquement correct" empêche les élus d’aborder un certain nombre de sujets. Les gens qui vivent des problèmes ne comprennent pas pourquoi les politiques n’en parlent pas. A force d’être autiste, la classe politique s’expose, en effet, à de grands mouvements d’exaspération des Français qui leur disent : "c’est de ça que je veux vous parler. De tel sujet précis et pas de tel autre. Oui, bien sûr, les problèmes de chômage, de logement, c’est essentiel..." On peut multiplier les exemples dans lesquels les gouvernements successifs ont tenté des solutions. La majorité à laquelle j’appartiens agit dans de nombreux domaines. Mais il y a bien des sujets pour lesquels la classe politique fait preuve d’une réserve et d’une timidité excessives. Et de cela, un certain nombre de Français ont assez.

PE : Êtes-vous sûr que cette colère va éclater ? Ne sommes-nous pas dans le modèle de la grenouille jetée dans une marmite d’eau tiède et agréable, mais dont la température monte si progressivement que l’animal finira par s’endormir avant d’être ébouillanté ?

JR : Les Britanniques nous appellent les frogs ! J’ose espérer que comparaison n’est pas raison en la matière. C’est vrai que les événements ont la capacité d’anesthésier la population, c’est vrai qu’on tolère aujourd’hui beaucoup de choses qui n’auraient sans doute pas été acceptées il y a vingt ans si elles étaient survenues brutalement.

Je crois cependant que tout être humain, quand certaines limites sont franchies, ne laisse pas un malaise s’implanter de manière irréversible. Je souhaite vivement que la classe politique le réalise. De fait, sur le terrain, nombre d’élus en sont plus que conscients. Je peux vous dire que je ne suis pas isolé dans mes positions. Mais peu s’expriment aujourd’hui.

Je perçois le vote du premier tour des élections présidentielles de 2002 comme une forme de colère. Le message était le suivant : "de droite ou de gauche, vous n’avez pas su aborder les sujets qui nous tiennent à cœur". Aucun des partis traditionnels de la Ve République n’avait recueilli 20% des voix. Le vote important pour le Front National était la démonstration que les Français souhaitaient réveiller la classe politique traditionnelle en leur demandant de s’insérer dans les débats qui n’étaient abordés que par ce parti. Mais ce n’était pas, à proprement parler, un vote d’adhésion à ce parti.

PE : Sous la gauche comme sous la droite, cette métamorphose délétère de notre société a avancé. Dès les années 70, c’est sous Valery Giscard d’Estaing avec Jacques Chirac à Matignon que ce processus a été amorcé avec la politique de regroupement familial. Votre camp politique n’a-t-il pas, lui aussi, une grande responsabilité dans cet état de fait ?

JR : Sur ce sujet, j’ai vraiment travaillé dans la perspective des lois sur l’immigration que le ministre de l’Intérieur doit proposer dans les semaines qui viennent.

L’idée, en 1974, était relativement sérieuse. Je veux dire qu’on était partis du principe qu’on stoppait l’immigration et qu’on autorisait le regroupement familial parce qu’il fallait bien assimiler les étrangers que nous avions fait venir. Il ne s’agissait pas, à l’époque, de continuer à recevoir de l’immigration. Depuis, l’idée a totalement été dévoyée. Il faut rappeler que c’est essentiellement de 1981 à 1983, sous François Mitterrand, avec l’instauration d’un triptyque qui n’était plus qu’un document déclaratif pour l’entrée en France en lieu et place d’un visa, que notre pays a subi une vague migratoire sans précédent. Sans doute plus d’un million de personnes sont entrés sur notre territoire et ne l’ont plus quitté.

C’est considérable et ces personnes-là profitent, de nos jours, de la loi précédente pour bénéficier du regroupement familial.

La période 1974-1976 est, certes, celle des bases législatives actuelles mais l’état d’esprit, alors, s’il était généreux, comme l’est traditionnellement la France, consistait à vouloir tourner une page. Le message était que les 180.000 étrangers qui étaient là et qui souhaitaient rester devaient bénéficier de l’arrivée de leur famille. Mais on devait en rester là ! Il est temps de changer notre législation.

Pétrole contre immigration ?

PE : Connaissez-vous le concept d’Eurabia ? Pour aller vite, en rappel pour nos lecteurs, il s’agit d’un ensemble de traités économiques sociaux et culturels entre les pays arabes producteurs de pétrole et l’Europe, décrit par l’historienne Bat Ye’or. Dès le premier choc pétrolier, l’Europe, avec la France en tête, a accepté d’échanger un approvisionnement énergétique sûr contre l’obligation d’assurer une immigration massive en provenance des pays arabes, de faire la promotion de la culture arabo-musulmane et de mettre en place une politique étrangère résolument anti-israélienne. Croyez-vous en cette idée ?

JR : Non, je ne crois pas qu’il existe des accords plus ou moins secrets qui aillent dans ce sens...

PE : Juste une précision. Bat Ye’or ne dit pas qu’il s’agit d’accords secrets. Elle parle de traités officiels épars, apparemment insignifiants, fait un zoom arrière et voit se dessiner avec beaucoup de précision une vraie stratégie de la part de ces pays arabes.

JR : C’est ça. D’éléments rassemblés, elle en fait un puzzle et essaie de donner une image générale.

Personnellement, je ne vois pas cela comme une volonté des peuples européens d’un échange du pétrole contre une immigration massive. En revanche, il est vrai que pour avoir du pétrole, toutes les démocraties, États-Unis compris, ont accepté un certain nombre de choses. Il suffit d’observer les relations entre les USA et l’Arabie Saoudite après les attentats de 2001. Vous voyez bien que beaucoup de choses ont été acceptées pour favoriser l’accès au pétrole. C’est un peu la même chose pour toutes les démocraties et c’est vrai que cela a eu un impact profond sur la politique que ces pays ont eu dans la région.

La relation de la France avec Israël est déjà plus compliquée. Je n’aime pas généraliser mais j’ai toujours eu le sentiment que la politique du Quai d’Orsay, pas forcément du ministre mais de l’ensemble de ses fonctionnaires, était effectivement toujours très favorable aux pays arabes et pointant toujours du doigt Israël comme le responsable du conflit.

Ma vision des choses est différente et remonte à ce que j’ai étudié de l’Histoire contemporaine. Je crois que les démocraties, pour s’en sortir, doivent être mutuellement solidaires. Quand on regarde le Moyen-Orient, il n’existe jusqu’à présent qu’une seule démocratie, la démocratie israélienne.

Équilibre ? Oui, mais lequel ?

PE : Pour revenir au propos de votre article, tout en restant dans le domaine de politique étrangère, voyez-vous un rapport entre cette détérioration sociétale et cette diplomatie ?

JR : Je ne suis pas certain qu’il y ait un rapport au départ. Cependant, comme nous sommes dans une société où un certain nombre de gens ne se retrouvent plus - on peut, par ailleurs, en analyser les raisons -, comme on a eu honte d’expliquer notre passé, comme on nous dit que chacun doit être si fier de ses racines qu’elles obèrent son identité présente de Français, un certain nombre de jeunes gens, pourtant nés sur le sol français de parents français, se sentent davantage d’origine étrangère que française. Pour faire vivre ces supposées racines étrangères, ils les recherchent dans le conflit moyen-oriental avec les répercussions que l’on sait sur notre territoire national.

J’avais été particulièrement marqué par les manifestations violentes, l’année dernière, Place de la Concorde ; on avait vu de jeunes Français tenir des propos abominables sur Israël et revendiquer une forme de participation, ici en Europe, au conflit israélo-palestinien.

PE : Justement, nous changeons d’époque. Les décennies à venir pourraient nous permettre de nous soustraire du joug pétrolier. N’est-il pas temps d’infléchir quelque peu cette politique étrangère, notamment au Proche et Moyen-Orient, pour aller vers une position plus équilibrée ?

JR : Ma faveur va aux démocraties et je ne transigerai pas à ce sujet. Alors, vous savez, avoir un "équilibre" avec des dictatures ou des États dont les populations sont réduites au silence, cela me paraît impossible. C’est la raison pour laquelle je dénonce à voix haute la faiblesse de la réaction des démocraties contre les propos inadmissibles du président iranien sur Israël. Il est temps de se réveiller. Tout signe de faiblesse est très néfaste lorsqu’on a affaire aux ennemis de la démocratie. Face aux régimes brutaux, il faut que les démocraties soient fortes, fermes et unies.

PE : Nous avons donc bien affaire, actuellement, à une politique étrangère déséquilibrée...

JR : Complètement mais pas dans le bon sens ! Je viens de l’indiquer, nous ne pouvons pas traiter Israël de la même façon que l’Iran ! Ce serait totalement aberrant ! Israël nous ressemble au plan de l’organisation de la vie politique. Et de l’autre côté, vous avez un régime où les élections, pour le moins, ne se déroulent pas de façon démocratique. L’équilibre à avoir, c’est donc de soutenir avant tout les démocraties. Cela devrait être la base de la réflexion en matière de politique étrangère.

Après, vous avez un certain nombre de gradations du fait des intérêts extérieurs qui vous contraignent à des adaptations. Les relations extérieures sont un compromis permanent mais dans ce compromis, il existe des valeurs avec lesquelles on ne peut transiger. L’une d’elles, la défense des démocraties, me paraît essentielle et non négociable.

PE : Revenons, si vous le permettez, aux affaires intérieures françaises. Ne croyez-vous pas que Nicolas Sarkozy, le président de votre parti, joue un jeu dangereux avec la mouvance islamiste ? Il a repris la procédure d’accréditation de l’UOIF au sein du CFCM qu’avait entamée Chevènement. Ne pensez-vous pas qu’il a, ce faisant, laissé un peu vite le loup entrer dans la bergerie ?

JR : Je ne suis pas sur cette ligne. Je ne partage pas un certain nombre de positions prises. Je me suis très fortement exprimé contre la participation des immigrés aux élections locales en France. J’y suis même totalement défavorable. En revanche, je partage le discours de Nicolas Sarkozy en matière d’ordre républicain. Mais je n’hésite pas, et n’hésiterai pas, à m’exprimer sur ces sujets en opposition à des propositions qui me semblent inappropriées. Mais il faut dépasser les questions de personnes et entrer, enfin, dans le débat d’idées. Nous aurons sans doute, en février, à débattre de l’immigration. L’enjeu sera de savoir comment respecter la Convention Européenne des Droits de l’Homme tout en laissant à notre pays le choix de recevoir ou non des populations étrangères. Il va bien falloir avoir un débat sur ce thème. Tout cela est lié à l’article 8 de cette Convention. La France, à mon sens, en a eu une lecture trop libérale. Il va nous falloir revenir en arrière et indiquer aux Français les points cruciaux de la politique que nous mettrons en œuvre. C’est là-dessus que nous serons jugés.

Devons-nous continuer de recevoir 230.000 personnes en provenance de communautés culturellement très différentes de nous ? Nous donnons-nous les moyens d’y mettre un terme ? Quand, tous les quatre ans, vous avez un million de personnes supplémentaires qui entrent sur le territoire national, ça va très vite.

Mosquées et chansons

PE : Nicolas Sarkozy justifie sa volonté de revenir sur la loi de 1905 par la nécessité d’amener l’Islam au niveau où en sont les autres monothéismes. L’Eglise a abandonné tous ses biens à l’Etat, mais lorsqu’une nouvelle église, lorsqu’un temple ou lorsqu’une synagogue doit être construite, ce sont les fidèles qui paient. Au lieu de revenir sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, n’y aurait-il pas moyen de responsabiliser le troisième monothéisme en le soumettant à la loi commune et en refusant l’entrée de capitaux étrangers pour financer les lieux de culte ?

JR : Refuser l’entrée de capitaux étrangers, alors là, j’y suis totalement favorable. C’est, pour moi, une position a minima et je vais même plus loin : la loi de 1905 dit que chacun doit pouvoir pratiquer sa religion. Or, entre la pratique d’une religion et l’érection de bâtiments religieux, personnellement, je vois une grande différence. Une différence essentielle que chacun comprendra à partir de l’exemple suivant :

On a été capables de légiférer pour protéger la chanson française en imposant un minimum de chansons françaises sur les radios. On a imposé, au nom de notre exception culturelle, la préservation de notre langue. Eh bien, j’affirme qu’au plan architectural, les mosquées ne font pas partie de la culture ni du patrimoine culturel français. Pourquoi l’exception culturelle s’appliquerait dans un certain nombre de domaines où, notamment, on voulait se protéger des États-Unis censés nous imposer une culture musicale, et pas sur le plan architectural avec des bâtiments religieux ? Ces derniers ne sont pas synonymes, contrairement à ce qu’on voudrait nous faire croire, de capacité des uns ou des autres de pouvoir pratiquer leur culte.

Au moment du Kippour, de nombreuses municipalités offrent des stades ou divers espaces pour que la communauté juive puisse pratiquer sa religion. Il n’y a pas nécessairement eu construction de synagogues pour pratiquer librement sa religion. Dans l’arrière-pays des Alpes-Maritimes, certaines églises sont toutes petites et la messe des Rameaux se fait dans des stades. L’exercice du culte n’est pas lié à la construction de bâtiments. Il faut que l’on ait cette réflexion sur la modification architecturale de la France. Vous aurez compris que j’y suis, personnellement, tout à fait défavorable. Nous devons impérativement avoir ces débats. S’ils sont tabous, si on nous les interdit, ce seront des gens avec des propositions extrêmes qui occuperont le terrain avec des propositions irréalistes et dangereuses.

Ce que je crois, c’est que nous avons un héritage important, une culture de plus de mille ans, si on la fait remonter aux Capétiens, qui se traduit par une relative homogénéité culturelle et qui a abouti à la démocratie que nous sommes et qui nous convient. La modifier brutalement par l’arrivée de populations massives qui viennent avec leur culture sans vraie volonté de s’intégrer, c’est un choix que les Français ont le droit de faire. Mais c’est aux Français de le faire et pas à leurs élus par le biais d’un non-choix. Je ne veux pas, en tout cas, être co-responsable d’une mutation très significative qui n’aurait pas été choisie par mes compatriotes.

Je suis très respectueux de la démocratie : si, demain matin, les Français se prononcent pour que notre territoire devienne un lieu massif d’accueil et que nous changions profondément notre culture - dans notre Histoire, c’est, après tout, arrivé, souvent de manière brutale, lorsque, par exemple, les Francs avaient envahi la Gaule -, eh bien, je l’accepterai. Mais il faudra un vrai débat, et la prise de conscience d’enjeux considérables. Or, les Français ont récemment, et avec force, exprimé le 29 mai dernier, ce qu’ils pensent sur leur identité...

PE : Quelle est votre position dans le débat où il est question que l’islam modéré n’existe pas et qu’il porte en lui les germes de l’islamisme.

JR : Pour parler franchement, je ne suis pas un théologien grand spécialiste de l’Islam. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai assisté et participé à de nombreuses conférences avec toutes sortes de religieux. Que ce soit en Mauritanie, en Jordanie ou en Turquie, j’ai pu constater que, très souvent, il existe une volonté des dignitaires religieux musulmans d’interférer dans tout ce qui à trait à la vie quotidienne. Le concept de laïcité, tel qu’on l’exprime chez nous, est profondément lié à l’évolution de notre religion. Je ne crois pas que ce concept puisse s’appliquer à toutes les religions, en tout cas pas dans leur stade d’évolution actuel. En Turquie, le Premier ministre envoie ses enfants étudier aux États-Unis pour qu’elles puissent porter le voile à l’école. Vous imaginez la distance par rapport à l’idée de laïcité ? Peut-on concevoir un Président ou un Premier ministre français expliquer qu’il a un problème avec la façon dont on pratique la religion dans son pays ?

PE : En allant à l’université Al-Azar au Caire, Nicolas Sarkozy a-t-il, selon vous, voulu faire la promotion d’un islam progressiste face à un Islamisme tel que celui des frères Musulmans ?

JR : On sent bien qu’il y a un problème, même si on ne l’aborde pas toujours, avec l’Islam en France ou l’Islam de France. Incontestablement, cette religion a pris une place importante dans notre société. Oui, je crois que Nicolas Sarkozy essaie de trouver les voies pour européaniser ou franciser le rapport qu’on peut avoir avec l’Islam. Je reste convaincu qu’il s’agit de cultures très différentes - sans jugement de valeur de ma part - et dire que nous sommes semblables et que nous allons évoluer de la même façon est un mensonge.

Paris qui chante, Paris qui danse...

PE : Le dernier volet de notre entretien concerne la crise des banlieues. J’aimerais avoir votre position sur la façon dont les médias traitent ces sujets : le terme "racaille" a été prononcé dans un contexte précis et voulait désigner deux bandes particulièrement connues dans la ville que visitait Sarkozy ce jour-là. A l’arrivée, l’idée générale qui prévaut, dans les médias, est que Sarkozy est parti en guerre contre tous les jeunes des cités qui seraient tous des racailles. Les médias ont ils joué leur rôle de pédagogue tout au long de ces semaines ? Ont-ils été sincères où ont-ils choisi la surenchère hystérique pour stigmatiser le langage du ministre de l’intérieur ?

JR : C’est exactement la même chose qu’avant le referendum sur la Constitution européenne. Vous avez une pensée, celle du Paris qui chante et qui danse, qui s’impose ou qui tente de s’imposer et dont on lit régulièrement les recommandations colonne après colonne. Il est de bon ton de montrer que tout va bien et que les problèmes qu’on commençait à rencontrer n’en étaient pas et qu’un discours sévère, autoritaire, républicain dirais-je, tel que celui de Nicolas Sarkozy relevait finalement d’une immense démagogie proche de l’extrême droite. Oui, bien sûr, on a tenté de diaboliser son discours. Je ne pense pas, cependant, que nos concitoyens se fient à la façon dont la presse relate les événements.

Je reviens à la période pré-référendaire : éditorial après éditorial, colonne après colonne, responsable après responsable, on expliquait aux Français ce qu’il fallait penser avec le message associé disant que s’ils pensaient autrement, ils étaient des gens abominables, stupides et mettant en danger l’avenir de la France, de l’Europe et du monde ! Lors des émeutes des banlieues, on a, là aussi, tenté de nous expliquer qu’il y avait une façon de voir les choses, on a essayé de nous imposer une vision pré- mâchée.

PE : Les Français ne sont donc plus des veaux !

JR : Ils ne l’ont jamais été !

PE : Il existe, aujourd’hui, une vraie fracture entre ceux qui ont le pouvoir d’informer et la population.

JR : J’ai été marqué par la lecture d’un livre de Robert Kagan qui faisait une analyse assez sévère de l’Europe. Il y décrit une élite intellectuelle vivant dans le rêve de la fin du conflit des conflits en Europe, avec la capacité que nous avons eue, notamment les ennemis ataviques qu’étaient la France et l’Allemagne, à dépasser ce conflit pour créer un extraordinaire espace de paix. Kagan développe en s’étonnant que, de cette expérience exceptionnelle, cette élite avait conclu que tout sur terre pouvait être résolu de cette façon-là. Malheureusement, et certains dirigeants américains l’ont compris, il est des gens avec qui aucun dialogue n’est possible. On a tenté de discuter avec l’Allemagne nazie d’Hitler : ça s’est terminé par Munich et une immense tragédie.

L’affaire du train Nice-Lyon du 1er janvier est tout de même édifiante. Il y a, actuellement, une sorte de débat pour savoir qui est responsable ! C’est inimaginable qu’on en soit à chercher des responsables partout sauf chez les voyous qui se sont rendus coupables de ces actes. Ce sont eux les responsables. Eux et leurs parents puisque nombre d’entre eux sont des mineurs. Les responsabilités ne sont pas à chercher du côté de la police, ni de la gendarmerie, ni du gouvernement, ni de la SNCF ni au Conseil Régional. On marche sur la tête en oubliant, une fois de plus, l’évidence !

Cherchons les responsables là où ils sont et portons le fer là où ça fait mal, au portefeuille. En 2002, nous avons fait campagne en parlant des prestations familiales en direction des familles responsables de délits. Allons au bout de notre raisonnement. Il y a des solutions qui prouveraient que ce ne serait pas une recherche d’économies de la part de l’Etat. Par exemple, pour un mineur qui commettrait un certain nombre de délits, les allocations familiales pourraient être en partie versées à l’école où l’enfant est scolarisé. Cela pourrait permettre d’améliorer ses conditions d’enseignement, l’accès à la cantine.

PE : Et les causes de la flambée des banlieues de l’automne dernier ? Sociales ? Ethnico-religieuses ? Les deux à la fois ?

JR : En vérité, il est difficile de complètement les décrypter. Nul, aujourd’hui, ne peut décemment prétendre apporter une réponse exhaustive sur les vraies causes. Je pense quand même que cela peut se reproduire. J’y vois avant tout le résultat d’une immigration trop massive et d’une intégration qui ne fonctionne plus. Ces nouveaux arrivants viennent s’établir dans des quartiers déjà défavorisés. Ces populations nouvelles qui s’installent dans des habitations déjà surpeuplées, dans des écoles où tout le monde finit par être en difficulté avec la langue française tirent ces zones vers le bas. On assiste à une course perdue d’avance puisqu’on continue d’injecter des crédits et des actions sociales. Un vrai cercle vicieux dans lequel l’argent qu’on injecte sert de carburant.

PE : Quel regard portez-vous sur la proposition de traitement social de cette crise par Jacques Chirac : discrimination positive, révisions des systèmes d’éducation jugés encore trop élitistes ; un traitement social qui finit par coûter bien cher à la nation et qui se surajoute aux précédents qui n’ont guère donné de résultats ?

JR : Je partage totalement votre analyse. Le traitement social ne pourra fonctionner qu’une fois qu’on aura mis un terme à la nécessité de toujours faire plus. C’est un peu comme un pneu crevé. Les immigrations de plus en plus massives nécessiteront de plus en plus d’argent à injecter. Il faut, en effet, se pencher sur le problème du logement et de la scolarisation dans ces lieux. Mais ces efforts doivent être faits dans un cadre contraint : pourquoi ? Comment ? Avec quels résultats ? Aujourd’hui, on cumule les programmes les uns sur les autres sans valider si l’action précédente a donné des résultats. C’est beaucoup de gaspillage d’argent public.

Nos ancêtres les Gaulois

PE : C’est peut-être inhabituel lors d’une interview mais je souhaiterais nourrir votre conclusion de mon opinion personnelle : je crois que la très grande majorité de la population française d’origine arabo-musulmane souhaite son intégration au sein de la nation. Si cette intégration se fait dans le respect de la terre d’accueil comme cela s’est produit lors des vagues d’immigration précédentes, il n’y a aucune raison pour que notre vie en soit bouleversée. Mais le problème vient plus du regard tout en contrition et en culpabilité des "faiseurs d’opinion" français. C’est ce regard qui déforme la réalité et qui renvoie aux intéressés l’image de victimes envers qui la nation serait redevable. Le "sanglot de l’homme blanc" cher à Pascal Bruckner, n’est-ce pas ce que vous avez décrit dans votre article "Le multiculturalisme des imbéciles" ?

JR : C’est bien ça. Regardez le modèle américain : sa capacité à intégrer ne fonctionne que parce que les Américains sont certains et fiers de qui ils sont. Et parce qu’effectivement nous ne sommes plus certains de qui nous sommes ou que nous en avons honte, nous ne sommes plus capables d’intégrer. Vous savez, le fameux "Nos ancêtres les Gaulois" qu’on enseignait et dont on se moque beaucoup en montrant des petites classes d’une trentaine de petits enfants noirs en Afrique, est tout aussi risible en France. Qui a comme ancêtre un Gaulois ? On n’en sait rien et ça n’a pas la moindre importance. Il s’agissait tout simplement de rappeler qu’en adhérant à cette Histoire commune, on adhérait à un futur commun et nous décidions de construire une société où nous vivions ensemble. Ce n’était absolument pas, comme on le caricature aujourd’hui, un message méprisant. Je veux être fier de ce passé qui nous a été légué et j’espère pouvoir construire une marche supplémentaire pour que mes enfants, mes petits-enfants vivent dans un pays où il fait encore bon vivre.

Propos recueillis par Jean-Pierre Chemla

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